En réponse à cet article qui est davantage un texte d’opinion que du journalisme, je souhaite mettre en lumière plusieurs faits non mentionnés, peut-être occultés, et pourtant cruciaux. Rétablissons les faits.
L’article parle d’une augmentation de 60 % des diagnostics de psychose chez les 14–20 ans entre 1997 et 2023 et laisse entendre qu’elle serait largement attribuable à la consommation de cannabis. Cependant, ni l’étude citée ni l’article ne prouvent un lien direct. Seulement une corrélation dans le temps.
Donc, une augmentation des diagnostics observés sur plus de 25 ans ne permet pas d’attribuer cette hausse à un facteur unique, qui serait la consommation de cannabis, puisque :
L’erreur faite dans cet article, de lier la hausse des diagnostics de troubles psychotiques chez les 14–20 ans à la consommation de cannabis, est une confusion courante entre corrélation temporelle et causalité.
Surtout que, sur la même période, on observe également :
De plus, selon les données de Statistique Canada, la consommation de cannabis chez les jeunes est restée relativement stable depuis les années 1990. Notamment, entre 2018, année de la légalisation, et 2024, la proportion des 15-29 ans ayant consommé du cannabis au cours des trois derniers mois a légèrement diminué.
Dans ce contexte, l’association répétée entre consommation de cannabis et psychose relève davantage d’un choix éditorial que d’une information factuelle, d’autant plus que les auteurs de l’étude citée concluent eux-mêmes que « des recherches supplémentaires sont nécessaires pour identifier les facteurs susceptibles de contribuer aux tendances observées dans cette étude. »
Les données disponibles (canadiennes et internationales) démontrent que:
Ce qui prouve donc que si la consommation de cannabis était un facteur déterminant, on aurait dû observer :
Le fait que ceci ne soit nullement mentionné dans l’article affaiblit fortement l’argument avancé.
D’autre part, l’analyse présentée ignore presque entièrement les transformations des modes de vie des jeunes depuis les années 1990. Des transformations qui sont pourtant bien documentées en santé publique et en sociologie. Parmi les facteurs non mentionnés et qui sont pourtant majeurs :
Ces facteurs ont des effets prouvés sur l’anxiété, la dérégulation émotionnelle, les troubles de l’attention et les vulnérabilités psychotiques.
Les mentionner comme variables secondaires tout en mettant le cannabis au premier plan relève d’un biais idéologique inexcusable pour tout journaliste digne de ce nom.
Un angle mort particulièrement préoccupant est l’absence de discussions sur la prescription à outrance de psychostimulants et de psychotropes chez les enfants et adolescents depuis les années 1990. Plusieurs tendances lourdes sont pourtant connues :
Or, les psychostimulants sont explicitement associés, dans la littérature médicale, à :
Cela met en lumière un biais important : ce qui est médicalisé tend à être traité comme « neutre » dans l’analyse, tandis que les effets du cannabis sont amplifiés.
D’ailleurs, une étude récente publiée dans la revue Research Integrity and Peer Review souligne l’existence de biais comparables dans les études cliniques et conclut qu’ils compromettent la qualité d’une pratique médicale réellement fondée sur des données probantes.
Il est également important de souligner qu’entre 1997 et 2023, le système de santé mentale a profondément changé. Ainsi, au fil du temps, il y a eu une meilleure reconnaissance des symptômes précoces, un élargissement des critères diagnostiques, une réduction du seuil d’intervention clinique ainsi qu’une multiplication des programmes de détection et de suivi.
Une grande partie de l’augmentation observée peut donc s’expliquer par une augmentation de la détection et non de l’incidence réelle, ainsi qu’un diagnostic plus précoce de troubles auparavant non codés ou classés autrement.
Sur le plan journalistique, le texte présente donc plusieurs biais :
Le choix éditorial de faire du cannabis le fil conducteur, plutôt que de le traiter comme un facteur parmi d’autres (comme cela est fait dans l’étude), oriente l’interprétation et tend à renforcer une conclusion qui va au-delà des données réellement présentées.
Reconnaître que le cannabis peut agir comme facteur aggravant ou déclencheur chez certains individus vulnérables est scientifiquement fondé. En revanche, laisser entendre, explicitement ou implicitement, qu’il serait le principal moteur de la hausse des psychoses chez les jeunes relève davantage d’une opinion que d’une analyse menée avec l’impartialité qu’exige le code de déontologie.
Une lecture rigoureuse des données permet plutôt de conclure que :
Ne pas appliquer une telle rigueur, alors qu’il est question d’un enjeu aussi sensible que la santé mentale des jeunes, est préoccupant. D’autant plus que cela peut détourner l’attention des déterminants structurels les plus urgents et aller à l’encontre de l’intérêt public, qui devrait être au cœur de toute démarche journalistique.
Pierre Leclerc
Président-directeur général de l'Association québécoise de l’industrie du chanvre et du cannabis (AQIC) et Ex-directeur de cabinet de la ministre déléguée à la Réadaptation, à la Protection de la jeunesse, à la Santé publique et aux Saines habitudes de vie. Responsable de la Loi encadrant le cannabis
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