• Response to the article in La Presse: MARKED INCREASE IN PSYCHOSIS AMONG YOUNG PEOPLE, CONCERNS ABOUT CANNABIS BY LOUISE LEDUC
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Réponse à l'article de La Presse: HAUSSE MARQUÉE DES PSYCHOSES CHEZ LES JEUNES, INQUIÉTUDES QUANT AU CANNABIS PAR LOUISE LEDUCQuébec

Publié le 4 février 2026 par Pierre Leclerc

Un texte qui manque clairement de rigueur journalistique!

En réponse à cet article qui est davantage un texte d’opinion que du journalisme, je souhaite mettre en lumière plusieurs faits non mentionnés, peut-être occultés, et pourtant cruciaux. Rétablissons les faits.

 

CORRÉLATION TEMPORELLE VS CAUSALITÉ

L’article parle d’une augmentation de 60 % des diagnostics de psychose chez les 14–20 ans entre 1997 et 2023 et laisse entendre qu’elle serait largement attribuable à la consommation de cannabis. Cependant, ni l’étude citée ni l’article ne prouvent un lien direct. Seulement une corrélation dans le temps.

Donc, une augmentation des diagnostics observés sur plus de 25 ans ne permet pas d’attribuer cette hausse à un facteur unique, qui serait la consommation de cannabis, puisque :

  • plusieurs variables peuvent évoluer simultanément;
  • les critères diagnostiques et l’accès aux soins de santé mentale ont changé;
  • les comportements sociaux et médicaux varient entre chaque génération.

L’erreur faite dans cet article, de lier la hausse des diagnostics de troubles psychotiques chez les 14–20 ans à la consommation de cannabis, est une confusion courante entre corrélation temporelle et causalité.

Surtout que, sur la même période, on observe également :

  • une augmentation exponentielle de l’utilisation des réseaux sociaux chez les adolescents, que l’on sait avoir des effets dévastateurs sur leur santé mentale;
  • une hausse marquée des prescriptions de psychostimulants et d’antidépresseurs chez les jeunes, qui ont eux aussi d’importants effets;
  • une amélioration significative du dépistage précoce et une sensibilisation accrue des cliniciens aux troubles psychotiques.

De plus, selon les données de Statistique Canada, la consommation de cannabis chez les jeunes est restée relativement stable depuis les années 1990. Notamment, entre 2018, année de la légalisation, et 2024, la proportion des 15-29 ans ayant consommé du cannabis au cours des trois derniers mois a légèrement diminué.

Dans ce contexte, l’association répétée entre consommation de cannabis et psychose relève davantage d’un choix éditorial que d’une information factuelle, d’autant plus que les auteurs de l’étude citée concluent eux-mêmes que « des recherches supplémentaires sont nécessaires pour identifier les facteurs susceptibles de contribuer aux tendances observées dans cette étude. »

 

L’ÉVOLUTION HISTORIQUE DE LA CONSOMMATION DE CANNABIS

Les données disponibles (canadiennes et internationales) démontrent que:

  • la consommation de cannabis chez les jeunes n’est pas un phénomène nouveau;
  • des niveaux de consommation plus élevés existaient déjà chez les cohortes nées entre les années 1950 et 1980 (baby-boomers et génération X), souvent sans explosion parallèle des diagnostics de psychose.

Ce qui prouve donc que si la consommation de cannabis était un facteur déterminant, on aurait dû observer :

  • une hausse comparable des psychoses dans les cohortes antérieures;
  • ou, à tout le moins, une continuité intergénérationnelle des effets.

Le fait que ceci ne soit nullement mentionné dans l’article affaiblit fortement l’argument avancé.

 

LA TRANSFORMATION RADICALE DES MODES DE VIE : UN FACTEUR NÉGLIGÉ

D’autre part, l’analyse présentée ignore presque entièrement les transformations des modes de vie des jeunes depuis les années 1990. Des transformations qui sont pourtant bien documentées en santé publique et en sociologie. Parmi les facteurs non mentionnés et qui sont pourtant majeurs :

  • sédentarité;
  • hyperconnectivité numérique permanente (écrans, réseaux sociaux, stimulation cognitive continue);
  • fragmentation du sommeil et dérèglement des rythmes circadiens;
  • isolement social paradoxal (forte connectivité virtuelle, mais faibles liens sociaux profonds);
  • pression scolaire et économique accrue, combinée à une incertitude chronique quant à l’avenir (économie, climat, géopolitique).

Ces facteurs ont des effets prouvés sur l’anxiété, la dérégulation émotionnelle, les troubles de l’attention et les vulnérabilités psychotiques.

Les mentionner comme variables secondaires tout en mettant le cannabis au premier plan relève d’un biais idéologique inexcusable pour tout journaliste digne de ce nom.

 

OMISSION CRITIQUE : EXPLOSION DE LA PRESCRIPTION DE PSYCHOSTIMULANTS ET PSYCHOTROPES

Un angle mort particulièrement préoccupant est l’absence de discussions sur la prescription à outrance de psychostimulants et de psychotropes chez les enfants et adolescents depuis les années 1990. Plusieurs tendances lourdes sont pourtant connues :

  • augmentation marquée des diagnostics de TDAH;
  • prescription précoce et prolongée de psychostimulants;
  • coprescriptions avec antidépresseurs et anxiolytiques à l’adolescence.

Or, les psychostimulants sont explicitement associés, dans la littérature médicale, à :

  • des épisodes psychotiques;
  • des états maniaques ou dissociatifs;
  • une augmentation du risque chez certains profils vulnérables.

Cela met en lumière un biais important : ce qui est médicalisé tend à être traité comme « neutre » dans l’analyse, tandis que les effets du cannabis sont amplifiés.

D’ailleurs, une étude récente publiée dans la revue Research Integrity and Peer Review souligne l’existence de biais comparables dans les études cliniques et conclut qu’ils compromettent la qualité d’une pratique médicale réellement fondée sur des données probantes.

 

BIAIS DE DÉTECTION ET INFLATION DIAGNOSTIQUE

Il est également important de souligner qu’entre 1997 et 2023, le système de santé mentale a profondément changé. Ainsi, au fil du temps, il y a eu une meilleure reconnaissance des symptômes précoces, un élargissement des critères diagnostiques, une réduction du seuil d’intervention clinique ainsi qu’une multiplication des programmes de détection et de suivi.

Une grande partie de l’augmentation observée peut donc s’expliquer par une augmentation de la détection et non de l’incidence réelle, ainsi qu’un diagnostic plus précoce de troubles auparavant non codés ou classés autrement.

 

BIAIS MÉDIATIQUE ET CADRAGE SENSATIONNALISTE

Sur le plan journalistique, le texte présente donc plusieurs biais :

  • le cannabis est mis de l’avant parce qu’il est socialement et politiquement polarisant, ce qui capte l’attention, souvent au détriment de la rigueur et de la précision des faits;
  • sursimplification d’un phénomène multifactoriel complexe;
  • absence de contre-expertise sur l’interprétation des données.

Le choix éditorial de faire du cannabis le fil conducteur, plutôt que de le traiter comme un facteur parmi d’autres (comme cela est fait dans l’étude), oriente l’interprétation et tend à renforcer une conclusion qui va au-delà des données réellement présentées.

 

L’OBJECTIVITÉ JOURNALISTIQUE : UNE RIGUEUR À APPLIQUER À TOUS LES SUJETS TRAITÉS

Reconnaître que le cannabis peut agir comme facteur aggravant ou déclencheur chez certains individus vulnérables est scientifiquement fondé. En revanche, laisser entendre, explicitement ou implicitement, qu’il serait le principal moteur de la hausse des psychoses chez les jeunes relève davantage d’une opinion que d’une analyse menée avec l’impartialité qu’exige le code de déontologie.

Une lecture rigoureuse des données permet plutôt de conclure que :

  • la hausse des psychoses est multifactorielle;
  • les transformations sociales, médicales et technologiques jouent un rôle majeur;
  • le cannabis ne peut être isolé sans produire une distorsion analytique.

Ne pas appliquer une telle rigueur, alors qu’il est question d’un enjeu aussi sensible que la santé mentale des jeunes, est préoccupant. D’autant plus que cela peut détourner l’attention des déterminants structurels les plus urgents et aller à l’encontre de l’intérêt public, qui devrait être au cœur de toute démarche journalistique.

 

Pierre Leclerc

Président-directeur général de l'Association québécoise de l’industrie du chanvre et du cannabis (AQIC) et Ex-directeur de cabinet de la ministre déléguée à la Réadaptation, à la Protection de la jeunesse, à la Santé publique et aux Saines habitudes de vie. Responsable de la Loi encadrant le cannabis

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