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Des règles strictes sur le «cannabis comestible» à l’avantage du marché noirProduits

Publié le 4 janvier 2023 par AQIC

Chou-fleur au pot, betterave au cannabis, champignon reishi à la marijuana : voilà quelques-uns des atours étonnants que prennent des produits comestibles en vente au Québec dans les magasins de cannabis de la société d’État.

Le gouvernement du Québec ne permet pas que les produits comestibles à base de cannabis vendus dans ses magasins de la Société québécoise du cannabis (SQDC) puissent être un peu attrayants pour les jeunes. Les consommateurs qui ne veulent pas fumer doivent donc choisir parmi une sélection de produits moins « friandises », comme les figues séchées. Mais des acteurs et des observateurs de ce secteur estiment que ces réglementations strictes aident le marché noir à prospérer.

Fabrice Giguère, porte-parole de la SQDC, rappelle que les gommes, bonbons et autres chocolats infusés au cannabis disponibles dans d’autres provinces ne peuvent pas être commercialisés au Québec.

« C’est pourquoi notre offre comestible est davantage orientée vers des produits tels que les bouchées de cassis à la cannelle, les pommes et le matcha, ou les bleuets et la lavande, les betteraves déshydratées, les figues et le chou-fleur séchés », a résumé M. Giguère dans une récente entrevue.

« Cette offre nous permet de répondre à la demande du marché tout en respectant le cadre législatif en vigueur, ainsi que notre mission de protection de la santé publique. »

Ottawa a autorisé les provinces à vendre des produits comestibles en 2020, deux ans après avoir adopté la loi fédérale qui a décriminalisé le cannabis dans tout le pays en 2018. Des provinces comme l’Ontario, la Colombie-Britannique et l’Alberta avaient été parmi les premières à vendre des aliments infusés au cannabis.

Le Québec, quant à lui, n’a commencé qu’en 2022 à vendre des produits comestibles dans ses magasins de la SQDC – et l’État québécois demeure le seul détaillant autorisé de cannabis dans toute la province. En Ontario, par exemple, des commerçants privés autorisés peuvent vendre des produits de cannabis au détail.

La gamme inusitée de produits au Québec a fait la une des journaux, mais des experts de ce secteur, comme Pierre Leclerc, p.-d.g. de l’Association québécoise de l’industrie du cannabis, affirment que ces règles plus strictes ne font pas grand-chose pour éradiquer les ventes illégales — l’objectif de la loi fédérale.

« La seule bonne nouvelle, c’est qu’il y a un an, nous n’avions aucun produit [comestible] et maintenant, nous en avons, donc c’est un pas dans la bonne direction, a admis M. Leclerc. Mais ce sont des produits qui ne répondent pas aux besoins des consommateurs du marché illicite pour les attirer sur le marché » légal.

« Entre le chou-fleur et le chocolat »

La grande majorité des produits comestibles disponibles au Canada sont illicites, principalement parce que le marché noir offre des produits facilement accessibles, à des prix inférieurs, et avec des niveaux plus élevés de tétrahydrocannabinol (THC) que les produits comestibles des magasins « légaux ». Le THC est le composé chimique du cannabis qui apporte la sensation d’euphorie. Les taux de THC dans les produits comestibles vendus légalement au Canada ne peuvent pas dépasser 10 mg par emballage.

« C’est un problème d’un océan à l’autre, mais il est plus prononcé au Québec, parce que nous avons moins de produits disponibles », a expliqué M. Leclerc.

Le p.-d.g. de l’association est bien d’accord avec les responsables de la santé publique du Québec, qui veulent protéger les mineurs. Mais selon lui, le gouvernement québécois doit décider s’il veut vraiment arracher les clients du marché noir.

« Nous sommes tout à fait d’accord sur le fait que ça ne devrait pas être attrayant pour les enfants, mais il y a de l’espace entre le chou-fleur séché […] et, disons, une barre de chocolat », a déclaré M. Leclerc.

George Smitherman, président et chef de la direction du Conseil du cannabis du Canada, croit que même dans les provinces qui ont un large choix de produits comestibles, les restrictions sur les niveaux de THC incitent les clients à aller voir ailleurs.

« Un consommateur qui entre dans l’un des nombreux magasins de cannabis légaux en Ontario (par exemple) trouverait une gamme assez intéressante de produits comestibles, mais la limitation […] de 10 mg par emballage individuel […] constitue pour le consommateur régulier de cannabis une offre assez faible », a soutenu M. Smitherman, dont l’organisme représente les producteurs de cannabis agréés du Canada.

« On a l’impression qu’au fond, la catégorie de produits comestibles a été vraiment sacrifiée aux marchés illicites […] Nous pensons vraiment qu’il y a une domination significative de ce côté, à cause de la limite de 10 mg. »

Michael Armstrong, professeur de gestion à l’Université Brock, qui étudie cette industrie du cannabis, rappelle que le secteur plaide souvent que des niveaux de THC plus élevés rendraient l’industrie légale plus compétitive face au marché noir.

Mais les produits comestibles sont difficiles à gérer pour les régulateurs, qui s’inquiètent de l’ingestion accidentelle, a expliqué le professeur Armstrong, ajoutant que la durée de l’effet euphorisant des produits comestibles varie d’une personne à l’autre.

« D’une part, oui, ça éliminerait probablement une grande partie de la production illicite. Mais d’autre part, vous avez alors beaucoup plus de produits comestibles très puissants qui circulent, et sur lesquels des enfants pourraient mettre la main. »

Une étude menée par l’Hôpital pour enfants de Toronto et l’Hôpital d’Ottawa a révélé que depuis 2018, le nombre d’hospitalisations au Canada pour intoxication au cannabis chez les enfants de moins de 10 ans a été multiplié par six.

L’étude, publiée en août dans le New England Journal of Medicine, a passé en revue une période allant de janvier 2015 à septembre 2021. Elle a révélé que lorsque les produits comestibles étaient autorisés en Ontario, en Colombie-Britannique et en Alberta, les taux d’hospitalisation dans ces provinces ont encore augmenté de 2,9 fois par rapport à la période initiale suivant la légalisation.

Par contre, au Québec, où les produits comestibles n’étaient pas encore en « vente libre », ces taux d’hospitalisation sont demeurés inchangés.

Selon M. Giguère, les produits comestibles se vendent bien au Québec jusqu’à maintenant. Il appartient maintenant au gouvernement de François Legault de permettre éventuellement une plus grande offre, dit-il. Mais M. Giguère admet que les magasins de la SQDC ajoutent régulièrement de nouveaux articles sur ses rayons et que d’autres produits comestibles devraient être offerts en 2023.

SOURCE: Le Devoir